CECI EST MA DESCENTE AUX ENFERS
Je n'ai pas la prétention d'être un cas d'école. En fait, je n'ai plus aucune prétention du tout, si ce n'est celle de revendiquer au droit d'exister malgré tout ce que j'ai fait. J'assume dorénavant totalement mes écarts de comportements et les conséquences de ma dépendance à l'alcool, je ne renie rien. Je fais avec. Je vis avec. Je crois que ce sera mon fardeau pour le reste de mes jours. Et d'ailleurs je n'ai pas d'autre choix.
Ce témoignage pourra être utile aux personnes qui se demandent si elles sont dépendantes ou non, alcooliques, simplement buveurs occasionnels, buveurs festifs voire excessifs et qui seraient susceptibles de se dire: "Moi alcoolique ? Meunooon ! Je gère, j'exagère d'tempszentemps, mécétout ! D'ailleurs, j'arrête quand j'veux !"
QUI SUIS-JE ?
Désolé, tu ne connaîtras pas mon numéro AVS ou de matricule.
Je n'ai rien d'extraordinaire, je suis un type banal, avec une formation d'ingénieur, élevé normalement, à l'ancienne, sans violences, sans coups mais sans câlinous superflus non plus, je n'étais pas l'enfant-roi de ce début du XXIème, rien de spécial à signaler si ce n'est que j'ai été élevé par ma mère seule, mon géniteur biologique l'ayant quitté très rapidement. Mais rien de plus.
Au fil des ans, j'ai développé une tendance à apprécier la bonne bouffe, les grandes tables, les bons vins, les single mat et certains grands cognacs. La bière aussi, le porto, le martini, bref, tout ce qui me permettait de prendre du bon temps le soir à l'heure de l'apéro ou à table avec des amis ou après le repas, en regardant un film à la tévé.
A la fin je pouvais boire de tout. Le goût n'avait plus aucune importance, d'ailleurs je me brûlais la gorge et l'estomac, seule comptait la teneur en alcool.
En 2005, suite à une soirée trop arrosée et pendant que je tentais de soigner une gueule de bois d'enfer, je m'étais dit qu'il fallait que je diminue ma consommation et j'avais googlé un peu avant de tomber sur un forum parlant d'alcool. Après avoir lu quelques messages, il me semblait que j'étais au bon endroit. Je m'inscrivis et posais une question basique: "Quels sont vos trucs et astuces pour diminuer l'alcool ?"
Les réponses que je reçus alors me surprirent. En vrac et de mémoire je pus lire:
- "Le forum s'appelle "Arrêter l'alcool", pas "diminuer sa conso"
- "Ne pas boire le premier verre !"
- "Pourquoi est-ce que tu bois ?"
Etc.
J'étais sur un forum d'alcooliques, mais eux étaient malades, moi pas. J'aimais boire mes chtits coups, me détendre et rigouler et dékonner un peu, c'est tout. Spa pareil ! Chuis pas alcoolo moi, la preuve, je ne bois pas aujourd'hui !
Ce furent mes premiers pas dans l'approche de l'alcoolisme mais je ne le savais pas encore.
CURRICULUM
De 15 à 20 ans, j’ai connu quelques samedis soirs arrosés de 2 à 3 bières, avec quelques rares petites cuites ponctuelles lors de repas de famille ou de soirées qui n’en finissaient plus. En fait, avec le recul, il s'agissait plutôt d'excès, pas vraiment de cuite. Même pas mal ! Et puis c'était l'alcool des djeunz, celui avec lequel on se libère de notre timidité, avec lequel on se lâche, on fait la teuf, rien de grave je crois.
Par la suite vint l’armée et quelques bouteilles pour accompagner nos soirées ou nos exercices sur le terrain, sans aller jusqu’à trop d'excès. Quelques-uns, oui, mais le lendemain nous devions être si possible en forme pour les besoins de la défense nationale (mouahahahah !). Durant cette période, nous buvions principalement pour tuer le temps. Je me souviens d’une seule gueule de bois vers la fin.
Puis arriva la fac. Avec peu d’argent en poche je vivais simplement et donc buvais peu d’alcool ou seulement lors de rares soirées qui avaient lieu +/- tous les 6 mois et/ou en fin d’année. En fait, je n'éprouvais aucune envie, aucun besoin de boire. Je consommais comme tout étudiant qui se respecte... Une vie presque monacale par rapport à ce que je vois autour de moi chez les 15-25 ans actuellement. Je sais, ça fait vieux con, mais c'est ainsi.
L’alcool m'aida à surmonter le deuil de ma mère, survenu pendant mes études. Il m'aida à me calmer, à oublier, à faire passer la douleur. Mais comme les études m’appelaient, je redevins sage car je ne pouvais pas me permettre de boire si je voulais réussir. Au cours de cette période, j’ai le souvenir aussi d’une seule gueule de bois juste à la fin des cours en dernière année. Le concierge qui m’a vu vomir sur son gazon doit encore me maudire…
Au début de ma vie active, il m'arrivait de m'arrêter en terrasse pour boire une bière le soir à l'apéro. Voire deux. Mais pas plus parce qu'à chaque fois que j'avais fini la troisième, je sentais que je n'étais plus très net. Je me cantonnais donc à deux bières.
Puis je changeais d'employeur et les apéros se suivirent, toujours avec deux bières. Il y eut aussi des apéros au travail pour fêter tel concours remporté, tel anniversaire, tel mariage ou telle naissance, tout était prétexte à ouvrir quelques bonnes bouteilles de vin. C’était dans une région viticole et à peu près chaque employé(e) avait un vigneron dans sa famille ou l’était lui-même.
En 1995, j'en avais marre de mon pays, la Suisse, et je décidai de "monter" à Paris pour y suivre un cours postgrade. A Paris, il n'y avait rien à signaler, à part ma solitude d'expat' que j’accompagnais de bières, seul ou avec des rencontres aux bars des troquets les week-ends, mais jamais en semaine. Encore une fois, je me souviens d'une fiesta d'enfer à la fin des cours avec petit-déjeuner au "Pied de Cochon", près des Halles, arrosé au vin rouge, sur le coup des 7h00 du matin.
Je retournai dans mon Heimat début 1996. J’ignore pourquoi, mais je crois bien que c’est là que tout commença lentement à dégénérer avec des alcoolisations 3 à 4 fois par semaine. Et de plus en plus fortes.
A part tuer l’ennui au cours d'une période de chômage, je ne vois pas d’autres raisons. Une fois trouvé un nouveau job, je ne me m’arrêtais pas pour autant et je continuais au même rythme jusqu'à mon arrivée sur le forum. J'y restai quelque temps à échanger puis je repartis, ne me croyant pas alcoolique et étant certain de pouvoir me débarrasser de cet "inconvénient" sans problèmes, car je ne buvais pas tous les jours. Ce n'était que des excès, oui, mais je pensais pouvoir gérer et me débarrasser de ça comme je l'avais fait pour la cigarette.
Je trouvais un emploi, puis un autre, sans que rien ne change côté vins comme dirait Nicolas.
Le temps passa à l'identique pour moi. Ma compagne et moi étions à la recherche d'un bien immobilier à acquérir. Elle craqua pour une maison (en fait une ruine à retaper de A à Z) que nous avons fini par acheter après 3'628 démarches juridiques, administratives et bancaires.
Je n'en voulais pas de cette maison. D'une part, investir une somme monstrueuse, me couvrir d'une dette phénoménale et suivre les travaux de rénovation m'angoissait et me fit boire pour apaiser mes angoisses. D'autre part, je la trouvais moche et vieille. La maison.
En 2006, le déménagement eut lieu après environ trois mois de rénovations. Je plongeai un peu plus bas parce qu'il me fallait envisager mon avenir dans cette maison et parce qu'en moi la machine infernale était lancée. Un soir, imbibé au rhum cubain, je craquai et j'avouai mon alcoolisme (que j'avais admis cette fois) à ma compagne. Je n’en pouvais plus. Sa réponse fut simple et directe comme elle: "Je m'en doutais depuis quelques années…"
Ah bon ? Et moi qui croyais que personne ne se doutait de rien...
Elle me demanda où était la bouteille, se leva et la vida dans l'évier. Le lendemain je pris rendez-vous chez mon généraliste à qui j'expliquai tout. Il me prescrivit du Campral et du Tranxilium, sans trop de succès, car après un mois, je recommençai à boire, mais de manière plus réduite d'après mon souvenir, du moins au début...
En 2009, ça n'allait de nouveau plus. Au travail, on me confiait des activités royalement chiantes, je buvais chaque jour un peu plus et je décidai d’arrêter plus sérieusement, toujours avec le même toubib. Cette fois j'ajoutai une autre aide en la personne d'un psychologue de la FVA, la Fédération Vaudoise contre l'Alcoolisme et je revins sur le forum. Grâce à l'accompagnement du forum, au suivi médical et psychologique, je m'en sortis plutôt bien.
Après 8 mois environ, en novembre, je m’estimais tiré d’affaires et je quittais le forum, car je n'y retrouvais plus mon compte et ne me reconnaissais plus dans ce que j'y lisais.
En fait, dans mon abstinence, j'étais dans le "tenir" mais je ne le savais pas. J'explique cette notion dans un autre billet.
Et en janvier 2010, ! BAM ! Nouvelle rechute, à la suite de remarques désagréables au travail. J'avais vaguement l'impression que l'on commençait à se foutre de ma gueule, et un sentiment de "etmerdalors" aidant, je bus ce soir-là, 2 bouteilles de blanc.
Mon amie le remarqua tout de suite et me fis la remarque le lendemain matin: "Pourquoi t'as bu hier soir ? Tu sais, quand tu bois je le vois tout de suite".
Et merde, comment fait-elle ?
En août 2010, soit après 7 mois d'immersion dans la bibine, j'appelais le médecin de garde car j'en avais marre de picoler. Par hasard, je tombai sur mon nouveau généraliste qui m'engueula au téléphone: "Mais pourquoi vous ne m'en avez jamais parlé avant ?" Il me fixa un rendez-vous pour le lendemain en urgence. Grâce à son aide et à celle de la FVA que j'avais recontacté, je pus remonter la pente et j'arrêtai. Tout semblait aller pour le mieux pendant environ deux mois quand tout-à-coup...
BOUM !
Un cancer de la gorge fut diagnostiqué en octobre.
...
Merci les cigarettes arrêtées pourtant 7 ans plus tôt et merci l’alcool ! Le traitement et ses conséquences durèrent 6 mois que je passais sans boire. Je n'y pensais pas, n'envisageais même pas cette possibilité, j'avais d'autres préoccupations.
Au cours de cette période, ma compagne me dit : "Tu sais, si tu recommençais à boire, j’aurais beaucoup de peine". Message entendu mais pas compris.
Du tout.
Le traitement se passa difficilement et le cancer trépassa.
En novembre 2011, je rechutais après environ 15 mois d'abstinence. J'ignore encore ce qui m'a fait plonger ce soir-là, mais je bus une demi-bouteille de rosé, 50 cl. Le lendemain, constatant que ça allait très bien, je remis la compresse avec une autre bouteille, histoire de me détendre après une journée de travail.
"Finalement ça va, noon, j'étais pas malade ce matin ? Je n'ai pas dit ou fait des conneries hier soir non ?"
Et ainsi de suite les jours suivants jusqu'à augmenter progressivement ma consommation. Lorsqu'on me ramassa à la petite cuillère en mars 2013, j'en étais à une moyenne de une bouteille de vodka par jour.
Je précise que je ne tirais aucun plaisir de boire, j'avais uniquement besoin de ma dose d'alcool pour me sentir mieux. Ou moins mal.
Un peu comme un fumeur invétéré qui se taperait New-York - Singapour sans escales et qui, une fois sur place, se précipiterait dans la première smoking room venue pour avoir sa dose de nicotine.
De la période qui s'étend de novembre 2011 à mars 2013, je garde très peu de souvenirs, si ce n'est que je fus transporté environ 8 fois aux urgences, parfois dans un état lamentable, dont une fois depuis le travail... J'ai des images floues qui, lorsqu'elles me reviennent en mémoire, me font mal, me plongent dans une gêne, une honte sans nom. Mais elles sont à chaque fois un rappel nécessaire: réveils à l'hôpital, au travail sur une chaise en attendant les secours, situations gênantes parfois dans la rue, autant de flashbacks que j'ai de la peine à accepter car j'ai l'impression qu'il s'agit d'une scène tirée d'une mauvaise vidéo publiée sur youtube....
Mais je ne veux pas oublier, surtout pas ! C'est en moi, je ne renie rien, ce serait trop facile.
Mon premier séjour à l'hôpital fit sursauter les médecins avec le 0.3 % que je trimbalais, et le médecin de garde m'engueula.
Ce n’était pourtant que le début...
Le lendemain de mon arrivée, je reçus la visite d'une psychologue du service d'alcoologie du CHUV avec qui je pris rendez-vous quelques jours après ma sortie. Je pensais cette fois entamer une nouvelle démarche sérieuse pour me débarrasser de ce poison.
Naïf que j’étais !
Le suivi médical commença avec un traitement dégressif aux benzos que l'on me donnait parcimonieusement sur place. Ils eurent leur effet: les symptômes de sevrage disparurent progressivement et tout recommença à aller mieux, les entretiens eurent lieu de manière régulière et tout paraissait OK, bien que la psy ne me semblait pas m'aider beaucoup, elle ne m'ouvrait pas assez les yeux.
Quelque temps plus tard, nouvelle rechute, intervenue pour je ne sais trop quelle raison, et nouveau séjour au CHUV. Et ainsi de suite pendant 1 an:
- Il y eut un séjour où je fus gardé 2 jours : si je refusais, on menaçait de m’attacher.
- Une autre fois commença un traitement plus sévère: je fus hospitalisé une dizaine de jours suite à un taux de 0.5 % ! S’en suivit une prise en charge d’un mois dans un établissement spécialisé (je ne comprends toujours pas pourquoi cet établissement existe pour soi-disant soigner de l'alcool). Le traitement fut sans aucun effet: je rentrai à la maison un samedi matin et le soir je me remis à boire…
- Une autre hospitalisation fut faite depuis mon lieu de travail où je m’étais complètement abruti avec une bouteille de Gin. Super ! Pourtant je ne fus pas viré, on se contenta de me donner un blâme pour comportement inacceptable.
Mais à la maison, ce fut tout autre: ma compagne décida de me quitter, elle en avait marre de supporter mes excès, mon comportement devenu primaire et elle n'en pouvait plus de devoir toujours surveiller mes faits et gestes, réparer, essuyer, nettoyer derrière moi. Elle devait prendre soin d'elle, penser à elle, comme elle me l'avoua un soir.
Et tiens-toi bien: j'aurais fait pareil si j'avais été dans son cas, et elle, dans le mien. Elle avait totalement raison.
Elle entama des démarches pour trouver un appartement et je dus en trouver un également car nous avions décidé de vendre la maison, aucun des deux n’ayant les moyens de racheter la part de l’autre.
Le 17 décembre 2012, je fus convoqué par mon DRH qui, sur la base du rapport de ma supérieure hiérarchique, me jugea "inemployable" et m’obligea à rentrer chez moi.
Lors de cet entretien, j'étais à bout, je n'en pouvais plus, je voulais en finir avec tout. Je lui demandai de me virer. Il refusa. J'ignore encore pourquoi.
Je devais être contacté par une psychologue du travail et le service médical de mon employeur. Je terminai par un retour au CHUV le 26 décembre 2012 ...
La psychologue me contacta et les premiers entretiens, intéressants, commencèrent, mais sans m’aider sur le plan alcool car son but était de me réinsérer dans le monde professionnel. J’étais également suivi par un médecin-psychiatre en addictologie. Comme un con, je renonçai progressivement à prendre les médocs qu'il m’avait donnés. Ce qui amorça un nouveau (et ultime ?) processus d’alcoolisation qui fut mon séjour aux enfers.
JE TOUCHE LE FOND
Fin février 2013, ma compagne partit. Je me retrouvais seul et dû recommencer, à la veille de mon demi-siècle, à vivre en célibataire: faire les courses, cuisiner, lessiver, etc. Je ne redoutais pas ces activités, mais c’était un peu démoralisant de me retrouver coincé entre ces 4 murs avec pour seule compagnie, celle des chats et de la TV.
Et de la vodka.
Vodka qui m’aida dans l’approche finale des enfers.
Progressivement, je ne mangeais que très peu, sautant des repas, me contentant de faire les trajets vers la supérette du coin pour faire le plein de Smirnoff, 2 bouteilles à chaque fois, pour m’éviter d’y retourner le lendemain. J’achetai également de quoi manger, mais le but principal de mes achats était l’alcool. Je m'alimentais de moins en moins et finis par ne plus le faire. Je m’endormais sur le canapé du salon, me réveillais au milieu de la nuit pour découvrir la télé et les lampes allumées que j’éteignais tant bien que mal, ne pouvant que difficilement me déplacer tant j’étais devenu faible. Une nuit, en allant aux WC, je tombais et ne pus que très difficilement me relever. J'hurlais alors le nom de mon amie, mais me souvins qu'elle n'était plus là. Ce n'est qu'après un effort incroyable que je parvins à rejoindre le canapé.
Le 12 mars 2013, en venant chercher des objets lui appartenant, ma compagne me trouva endormi par terre, au salon, baignant dans mon urine, une bouteille de vodka à portée de main, que je n’avais plus la force de porter à mes lèvres. J’étais tombé du canapé. Elle appela l’ambulance pour que je sois transféré au CHUV. Lorsque les infirmiers arrivèrent, j’étais incapable de rester debout, non pas à cause de l'alcool, mais parce que je n'avais plus de forces. Ils durent s’y prendre à 2 pour me porter, me faire asseoir dans un fauteuil roulant, avant de m’emmener vers la civière.
J’arrivai aux urgences où je passai une nuit chaotique, visité par plusieurs médecins et infirmières inquiets de mon état. J’eus un malaise et tombai par terre, évanoui. Après quelques heures de soin, je fus transféré dans le service d’observation. Je pus relativement bien dormir. Le lendemain, je fus transféré en chambre normale, mais la nuit fut pleine d’hallucinations, j’étais complètement désorienté, j’urinais sur moi (on me changea à 5 reprises au cours de cette nuit). À cause du manque, des médicaments et de ma faiblesse, j’étais en plein brouillard. Je me souviens juste que quelqu’un me demanda si je savais où j’étais et je répondis "mais chez moi… et vous qu’est-ce que vous faites ici, comment est-vous entrés ?" Seul souvenir certain de cette nuit, j'ignore encore si ce qui m'en reste relève de la mémoire ou du cauchemar…
On me déplaça ensuite au service des soins continus où on me mit sous perfusion, on me barda de capteurs et où je restais sous observation pendant plusieurs jours. Toujours sans force: je devais être assisté par 2 infirmières pour me déplacer d’un mètre. Pour aller à selle, impossible, on devait m’apporter une chaise percée et quelqu’un devait m’aider afin que je puisse m’y asseoir.
J'OUVRE LES YEUX
Après 3 à 4 jours on me transféra dans une chambre normale sans appareil de contrôle. Cette fois, c'était une chambre à 2 lits. Un autre patient de 76 ans me tint compagnie. Sympa, pas du tout gâteux. Pouvoir discuter avec lui me fit le plus grand bien, car les jours précédents, j’avais amplement eu le temps de réfléchir à ma situation et me demander comment j’avais pu en arriver là, à un tel point de déchéance humaine.
J'étais devenu une loque, un vrai clodo.
Mon rétablissement commença progressivement. Je pus recommencer à me lever et à me déplacer seul, toujours accroché à mon arbre de Noël, mais ça allait. On me retira enfin la perf et je finis par faire régulièrement des tours à pied de l’étage. Pour l’alimentation, ce fut un peu plus pénible, car je n’étais pas dans un 5 étoiles. Par ailleurs, la radiothérapie de 2010-2011 avait brûlé mes glandes salivaires qui, depuis, ne peuvent plus produire suffisamment de salive et en aussi bonne qualité. J'ai maintenant la bouche sèche en permanence et certains aliments comme le pain, les biscuits, bref, tout ce qui est sec ne passent pas, à moins de les accompagner de beaucoup de liquide. Pour corser le tout, parmi les médicaments que je reçus, il y en avait un qui me provoquait d’incroyables brûlures d’estomac. Impossible d'avaler ne serait-ce qu'une cuillère de yaourt sans sauter au plafond ou me tordre de douleur. Je dus demander des Inhibiteurs de la Pompe à Proton pour soulager tout ça.
Peu à peu ma santé s'améliora, je repris du poil de la bête.
Enfin, si j'ose dire, car j'ai plutôt tondu l'animal que j'étais devenu.
Un matin lors de ma toilette j'eus peur de mon reflet dans le miroir: barbe hirsute, longue et grasse, cheveux rares mais longs et tout aussi hirsutes, je ne me reconnaissais pas.
Je demandai des rasoirs à une infirmière, et j'appelai le salon de coiffure de l'hôpital pour me tondre les cheveux.
- "Quelle longueur Monsieur ?
- Un millimètre.
- C'est très court vous savez !
- Un millimètre, s'il vous plaît, pas plus."
Ce fut ensuite le tour de la barbe d'halluciné: 3 BIC jetables y suffirent à peine. Lors de mes ballades, je croisais des infirmières qui ne me reconnaissaient pas "Ah c'est vous ! Je croyais qu'on avait un nouveau patient !". Le premier soir, l'infirmier de nuit s'approcha de mon lit et me demanda comment je m'appelais...
Mon moral s'améliora également grâce à mon voisin et au personnel médical. A ce sujet, et dans l’ensemble, les infirmières furent sympas à 1 ou 2 exceptions près. En revanche j’ai reçu des remarques plutôt acerbes de la part des infirmiers qui me firent bien comprendre leur mépris pour la loque que j’étais devenu, surtout au début du séjour. Quant aux médecins, leur attitude fut neutre et froide, professionnelle en somme. Ils avaient d'autres cas à soigner que celui d'un alcoolo.
Je fus autorisé à quitter l’hôpital le 21 mars 2013.
Je retournai à la maison, dans la solitude la plus totale, toujours avec les chats et la TV, mais sans la moindre envie d’alcool. M'être retrouvé dans un état aussi lamentable m'avait ouvert les yeux.
La première étape consista à faire le plein de médocs à la pharmacie du village. Pendant le mois suivant j'étais sous traitement lourd: 8 comprimés par jour pour commencer: des benzos à haute dose, des complexes de vitamines B , du revia, des IPP, des bêta-bloquants et je ne sais plus quoi d'autre.
Mon ex-compagne fit des venues relativement fréquentes pour récupérer certaines affaires, s'occuper du jardin (je n'ai jamais eu la main verte) et voir comment j'évoluais. Mais au fond de moi, je pense qu'elle s'en foutait un peu, c'était mon problème dorénavant. J'avais trop bu, elle en avait trop vu, trop bavé.
Et tu sais quoi ? Sur ce coup également elle avait raison. Si je voulais en finir, crever, ben tant pis pour moi, j'étais libre de recommencer à boire.
Ou recommencer à vivre.
C'est cette option que j'ai choisie.
J'étais également suivi de manière très stricte par le corps médical: psychologue du travail, généraliste qui me fit faire des examens médicaux réguliers, psy-addictologue, gastro-entérologue (mon estomac étant un peu bouffé par les derniers événements), et un ORL qui suivait l'évolution de la tumeur, sans parler de tout le suivi oncologique global...
PETIT BILAN
À cause de mon alcoolisme, j'ai tout perdu dans ma vie, ou en tous cas beaucoup:
- ma compagne de vie: 18 ans de vie commune pour en arriver là !
- la motivation pour mon travail ce qui a entraîné sa perte en mai 2014, ce qui n'est pas grave tellement je saturais
- la maison: cela ne contredit pas ce que j’ai écrit plus haut, un projet de vie commune s’est envolé
- mes amis: je compte sur les doigts d'une main les appels reçus depuis mars 2013. Quoique depuis peu (été 2014), on me réclame de plus en plus. Une traversée du désert qui prendrait fin ?
- ma famille: plus aucune nouvelle, à part celles d’une lointaine tante qui a connu elle aussi les affres de l’alcool.
C'est con d'en être arrivé là en étant détenteur d'un bac +6, pas vrai ? Comme quoi, des années de fac, des diplômes et apprendre à résoudre des équations différentielles du 3ème degré ne sert à rien dans la vie, la sienne, pas celle du travail ou de la réussite sociale.
Mais tu sais quoi ? Je ne blâme ni personne ni rien à part moi, me, myself and I de ne pas avoir ouvert les yeux assez vite !
Ce n'est pas la faute à Ducon que je picole, c'est parce que j'ai mal réagi à ses propos; ce n'est pas non plus la faute aux vignerons, aux brasseurs ou aux distilleurs que j'en suis arrivé là, encore moins la faute à leurs produits, c'est uniquement l'usage que moi j'en faisais.
ET OÙ EN SUIS-JE MAINTENANT ?
D'abord j'ai repris pied, je RE-VIS !
Ensuite, je suis hors alcool depuis le 21 mars 2013. Ça c'est clair, catégorique et définitif. Sans négociation. Point barre.
J’ai parfois quelques flashbacks sur mon dernier séjour à l’hôpital et ils me foutent des frissons, j'en ai froid dans le dos. Mais ce sont toujours des rappels nécessaires pour que je sache jusqu'où on peut aller en étant addict à un produit.
J'avais vraiment touché le fond, mon corps ne suivait plus, je n’avais plus de respect pour moi-même, j’évoluais lentement mais sûrement vers une mort certaine avec le mode de suicide lent que j'avais choisi inconsciemment. A l'hôpital, j'étais en manque total de vitamines, de sels minéraux, mes muscles ne ressemblaient plus à rien, j'avais perdu une dizaine de kilos.
Je pense sincèrement que si j’avais vécu seul dans l’appartement que j'occupe actuellement, là où je ne connais personne à part ma voisine de palier et le concierge, j’aurais pu crever, un peu comme ce type de Genève que les services sociaux ont découvert 2 ans après sa mort.
Il ne lui restait que les os, les ongles et les cheveux.
Par rapport à l’alcool c’est donc zéro zéro sec. Je ne touche plus une goutte, j’ai la ferme conviction que si je recommence à boire, ce sera pour la dernière fois, et ce sera surtout le dernier aller-simple vers le chemin de non-retour. Donc alcool = 0. Lors de mes achats je fais gaffe, je n'ai pas envie de tomber sur un soft-drink dont je n'aurais pas lu la composition.
Ce n'est pas pour autant que je me prive d'eau de toilette ou de déo (NAAAAN ! Je le bois pas au goulot !). Je me suis même rincé la bouche à plusieurs reprise avec un désinfectant à 5 % en 2013 sans rechuter.
En outre, il se serait créé une addiction chimique dans mon cerveau. En cas de réalcoolisation même ponctuelle, le risque que je me remette à boire ne serait pas négligeable. Il serait même plutôt élevé. J'en parle dans un autre billet.
Et surtout, je refais ma vie:
- je me suis retapé physiquement (bonjour les kilos !)
- j'ai repris le travail en juillet 2013 (nous nous sommes quittés d'un commun accord fin mai 2014, ce qui me convient très bien tellement j'en avais marre de cet emploi),
- j'ai emménagé en juillet 2013 dans un appart après la vente de la maison,
- j'en ai acheté un autre dans lequel j'emménagerai en octobre 2014,
- il se pourrait bien (mais-ceci-est-une-autre-histoire) que ma vie sentimentale recommence (ce-qui-est-le-cas-finalement-et-putain-que-c'est-bon),
- il se pourrait bien que ma vie professionnelle prenne une orientation surprenante pour moi et ceux qui me connaissent in The Real Life, en vrai (mais-ceci-est-aussi-une-autre-histoire),
Tout ceci s'inscrit dans un processus de table rase qui me permet de repartir sur du neuf, d’aller vers l’avant et de me reconstruire, surtout avec le futur appartement qui a été un projet porteur ces derniers mois.
J'espère aussi réellement rencontrer l'âme sœur qui voudrait faire un bout de chemin avec moi.
Par contre, faire tout ça à 50 ans, ce n'est pas facile, pardon.
Il paraît que c'est une nouvelle vie qui commence, je demande à voir, mais je veux surtout y croire.
ALORS POURQUOI JE BUVAIS, BORDEL DE MERDE ?
Depuis ma sortie du CHUV, j'ai beaucoup gambergé pour savoir comment j’avais pu en arriver là. Qu’est-ce qui m’avait poussé vers l’alcool et surtout vers une telle consommation destructrice ?
Je n’ai pas subi de trauma étant enfant, ou alors il est totalement enfoui dans mon subconscient, je ne sais pas. Je me souviens bien de quelques épisodes de mon enfance où à l’école, je me retrouvais seul à la récré alors que les copains jouaient au foot, mais je n'ai jamais été ballon-ballon et je ne comprendrai jamais la passion mondiale pour ce sport... Ne me demandez pas où ont eu lieu les dernières coupes du monde et qui a gagné...
Ado, j’étais assez seul; à l’armée j’ai réussi à me démarquer de mes potes d’infortune en me faisant muter à la cuisine pour éviter les exercices trop débiles mais je n'ai pas échappé à toutes les conneries que l'on nous demandait, etc.
Bref, de la solitude, une certaine forme d'éloignement des autres, oui, mais rien d'exceptionnel je crois.
Je me qualifierais de "same same but different", ce qui ne veut pas dire que je sois cinglé. Enfin... pas trop, non ?
Je suis quand même arrivé à cerner certains déclencheurs de mes alcoolisations:
- recevoir des réflexions négatives sur le lieu du travail
- mes crises d'angoisses
- le processus d'achat de la maison, qui me faisait aller vers l'inéluctable
- le suivi, la gestion et le contrôle des rénovations
- l’écart que je vivais entre mes idéaux et la réalité où j'étais bien en-dessous de mes objectifs. Je comblais cette écart en buvant,
- la fuite de la réalité pour me réfugier au fond d'une bouteille.
- la frustration liée à plusieurs éléments comme l’échec professionnel
- l’ennui: je buvais pour tuer le temps, etc.
En fait je crois que
- L'alcool me servait surtout à fuir la réalité, pour en imaginer une autre au fond des bouteilles dans lesquelles je me réfugiais.
- J'utilisais l'alcool comme anxiolytique sans savoir que c'est un excellent et très puissant anxiogène. Je buvais pour neutraliser mes angoisses, mais à force, le manque d'alcool en générait de nouvelles, physiques celles-ci, et qui me faisaient boire à nouveau.
Et j'étais devenu alcoolo-dépendant, je ne pouvais plus m'en passer, mon corps réclamait sa dose quotidienne. A la fin, je ne buvais pour rien d'autre que ça: un Yquem 1847 ou du whisky thaï de deux semaines d'âge, je m'en foutais.
ET ... ?
Maintenant, je sais que boire ne m'apportera rien, le lendemain, mes problèmes seront toujours là, rien n'aura changé, à part moi qui traînerais une gueule de bois d'enfer.
Mais surtout je n'ai plus envie, plus besoin d'alcool
Rien, nada, niente, nichts, nosinge, notingue soeur !
Je vis très bien, voire mieux sans.
Lorsque je passe devant le rayon alcool, je regarde les bouteilles un peu comme je regarderais les croquettes pour chien...
Et si tu lis ça et que tu aimes les croquettes pour chien, un conseil: va consulter d'urgence, OK ?
J'ai presque fini, panique pas. Je t'achève par une séquence "émotion". Peu avant de reprendre le travail en 2013, mon ex-compagne m'a fait parvenir cet e-mail:
"On fait tous des conneries dans la vie mais l'essentiel ce n'est pas une connerie mais l'ensemble de sa vie. Pour ma part j'ai été TRES heureuse avec toi et il n'y avait juste pas d'autre moyen pour te sauver la vie et comme je l'ai toujours dis, tu es quelqu'un de VRAIMENT BIEN. Continue, tiens bon et tu seras heureux. Cela me fait plaisir de voir que tu redeviens celui que j'ai connu et que tu vis à nouveau. Sois heureux et ne te complique pas la vie."
Ce soir là, j'ai chialé comme rarement.
Mais pour rien, car tout le mal causé par ma dépendance avait été fait.
Et c'était trop tard.
...
T'es toujours là ?
Alors...
- si toi aussi tu as des problèmes de dépendance à l'alcool
- et que tu penses que ce qui m'est arrivé ne se produira pas pour toi,
- parce que spa pareil,
- parce que tu crois ne courir aucun risque,
- parce que ta situation est différente,
Relis ce texte.
Tu pourrais ne pas être à l'abri.
Bien évidemment, je ne le souhaite à personne.
Mais n'oublie pas:
"Moi alcoolique ? Meunooon ! Je gère, j'exagère d'tempszentemps, mécétout ! D'ailleurs, j'arrête quand j'veux !"
TU EN ES CERTAIN ?
VRAIMENT, VRAIMENT, VRAIMENT CERTAIN ?
... ... ... ?
